4 août 2009

Demain les loups

Il me faut sortir de cette peau d’ours au plus vite. La compagnie des puces qui l’habitent me semble presque agréable ; leurs morsures me réconfortent. Je veux dire, que lors de mes douze travaux le plus éprouvant sera certainement de vivre en ermite durant quelques dizaines d’années, puis venir habiter Manhattan ; ou pire encore une petite ville de province, car l’anonymat des très grande ville peut encore parfois s’apparenter à la solitude des grands espaces déserts.

La solitude.

Quiconque vit un peu ne vit jamais seul ; toujours peuplé au moins de ses pensées – le plus bruyant, plus prenant des entourages. Si je n’avais connu personne encore que ma mère, que seraient mes pensées ; comment serait le monde que je construis maintenant des miettes agrégées de mon passé – ou ce que je considère comme tel. Parviendrais-je finalement à la panique du vide, au vertige ?
Mais dans cette vie je suis comme un enfant dans une chambre emplie de jouets, d’ours en peluches et de livre d’image ; enfermé tout le jour durant, il ne s’en soucie pas de l’ennui ou de l’isolement – il y a bien trop à faire. Ainsi je vais d’une occupation de l’esprit à l’autre ; quelques mots au passage à une icône exhumée de ma mémoire ; puis le retour à des considérations de fourmi. Savez-vous ? Le premier renversement de l’accord parfait du VIème degré ne s’emploie qu’en ornementation. A moins qu’il ne soit assimilé à une tonique secondaire. Si je dors sept heures et demi cette nuit, j’aurai le temps demain de jouer une heure et demi de guitare, puis de prendre dix minutes de douche et cuisiner des lasagnes avant d’aller travailler. Mais alors il faut que je renonce à mon heure de lecture avant de dormir. Je pourrai mettre dans les lasagnes un peu de fenouil, ou du céleri ce sera très bien. Nico a remplacé Edie Sedgwick dans Chelsea Girls, car celle-ci s’était fachée avec Warhole. Elle aura par la suite une relation avec Bob Neuwirth, un ami très proche de Bob Dylan. Ces deux-là s’amusaient parfois à persécuter leurs victimes d’un soir à la pointe de leurs piques acérées ; dans le film I’m Not There de Todd Haynes, on voit ainsi Dylan harceler Brian Jones sur fond de projections Warholiennes. Etc.

Comment être seul ?

Encore faut-il le vouloir.

Le plus étrange je dirais – outre cette perception du temps quadrillée comme un livre de poche, comme les pilules de la maison de retraite mais en plus souple, avec l’avantage de n’avoir pas les infirmières – serait la forme que prennent nos connaissances – j’entends les gens que nous connaissons, le reste s’en sort très bien. A ne plus voir personne, on en oublie presque l’imprévisible. Tous sont réduits à quelques traits de caractères – plus ou moins, selon l’intimité. En dessous de leur portrait cubiste, quelques annotations en forme d’anecdotes ou de ressentis – d’affects poussiéreux. Je les fais tourner dans une ronde plus ou moins folle : certains m’ennuient vite, les autres je les garde un peu plus.

Les rêves aussi, prennent la place laissée vacante par le reste – par la vie de ce côté-ci – et les livres et les films aussi. Tout en fait, ce qui peut servir de matière à construire un monde. Le Roi est de ressorts et de rouages, la Reine du papier crépon. Tout se règle avec la minutieuse inconscience des cigales ; on vous couperait la tête pour un rien, les règles sont strictes. Adoucies cependant, et chamboulées quelques fois par les aléas indispensables du ça ; de sorte que l’on ne sait jamais bien où l’on se trouve, tout en étant jamais perdu.

Ce château est érigé sur des mausolées plaqués d’or – ses barreaux sont des sucres d’orge, la porte un édredon.



Mais ne perdons pas les habitudes – il est tard ce sera au plus court :
Il se pourrait bien que je vous reparle du Décalogue.
Assurément, Léo Kottke n’avait nul besoin d’un château – une guitare et quelques cordes suffisaient bien – six, ou parfois douze.

25 juillet 2009

Les Camélias S’ennuient A Mourir

Revenons au sujet initial : c’est-à-dire, rien. Ce blog ne parle de rien. Evidemment, on aurait pu s’en douter, ce n’est pas si facile – il faut bien quelques mots tout de même – et cela me rappelle une anecdote : un kendoka français, de bon niveau, part au japon pour parfaire son art. Interrogé au sujet du mokuso – sorte de méditation clôturant le cours – il déclare que l’attitude correcte est de ne penser à rien – sur quoi les japonais s’esclaffent : un mort seul pourrait ne penser à rien.

Dans le mokuso comme dans ce blog, l’idéal serait plutôt de ne penser à rien de particulier – perdre la volonté du sujet pensant, ne s’accrocher à rien, voguer sur tout, délicatement, avec légèreté. Il ne s’agit pourtant pas pour moi d’expérimenter une forme quelconque d’écriture automatique ; ouvrir en grand les portes de l’inconscient ; mais de trouver cette position acrobatique entre l’intention et la liberté formelle. Je ne devrais pas avoir besoin, comme je l’ai plus ou moins fait jusqu’ici, d’élaborer un sujet, un début de trame avant de m’engager dans la rédaction – ceci je peux le faire sur une feuille de papier. Le début du dernier article en date, par exemple, me plaît bien – sa vivacité je dirais, sa dynamique – mais la fin se laisse rattraper par un propos prémédité, l’objectif initial du texte pour lequel tout le début n’aura été qu’un détour imprévu. Posant ces quelques lignes d’un modèle vers lequel tendre momentanément, on peut voir comme il s’oppose à l’écriture automatique – toute la digression tourne à l’intérieur d’un cercle que l’on peut tracer, elle n’adopte pas les raccourcis déconcertants de l’inconscient (ou plutôt si justement : elle les adopte, et s’y adapte à la fois) – ainsi qu’à un propos volontaire et prédéfini. Tout cela est tributaire d’un style, d’une forme, mais le style et la forme n’y suffiront pas. Je pourrais m’appliquer à reproduire les manières de langage qui y sont utilisées, mais ça n’en ferait qu’une vague parodie.

Je terminerais bien ce petit réquisitoire d’une conclusion appropriée : le happy end qui donne le fin mot de l’histoire et clôt le sujet d’une solution lumineuse et inattendue. Mais le problème n’en est pas un ; je me perds une fois de plus dans les labyrinthes d’abstraction que je bâtis autour de moi, auxquels je n’ai pas envisagé de sortie. Je me désespère souvent d’être suffisamment éveillé pour poser les questions mais pas assez pour penser ne serait-ce qu’un début de réponse – même si d’après Deleuze – pardon : ce que j’ai cru comprendre de ce que disait Deleuze dans le peu que je connais de lui – trouver la question constitue le plus gros du travail.


Pour la météo du jour : The Children’s Hour m’a beaucoup fait pleurer – il faut dire que j’y découvris je pense Audrey Hepburn et Shirley MacLane, que cette seule découvert a déjà de quoi bouleverser le coeur le plus endurci – ou presque.

De This Heat (quel nom étrange) je ne connais que leurs John Peel Sessions de 1977. Cela me suffira pour admirer combien ils furent en avance ; m’étonner de leur son post-punk lors même que les Pistols sortaient tous juste leur disque ; m’émerveiller des bidouillages électroniques et des guitares saturées.

20 juillet 2009

Des Montagnes Indifférentes

Where can a man who really thinks take refuge in the so-called realled world without defending himself against stupidity by the constant exercise of equivocation ? Tell me that. Particularly a poet.

Lawrence Durrell, in Balthazar

Il est à craindre que je ne vous demande aujourd’hui une grande attention,  pour un article à la lisière de la sorcellerie et de la forfaiture. Il est à craindre que je ne vous accorde une grande déception. Ce n’est pas moi, j’ai tout volé – j’ai oublié où.

Car figurez-vous que je dialoguais tout seul avec une amie et un clavier récemment ; il fut question de « culture » – celle du grand écran uniquement, mais nous valons bien mieux que cela, nous autres arpenteurs de la substantielle toile – et nous prendrons les choses dans leur globalité, sans voile sur les yeux. Le monde est vaste ; les artistes ne cessent de se multiplier, et ils sont parfois traités décemment, et se multiplient. Et puis l’argent du spectacle bedonnant ; et puis les écoles et l’alphabétisation ; et puis le temps libre et les congés payés ; et les névroses qui vont avec, lorsque la fumée des usines et le métro nous saute à la gorge, lorsque les identités s’effacent et le terroir s’endort.

Alors nous, aventuriers intrépides du monde libre et de la pensée audacieuse ; nous, soldats du divertissement médiatique et du bal costumé ; nous partons à l’assaut de montagnes écrites, ou filmées, ou peintes ou dansées encore – car il se dit que nous savons encore à peine lire, qu’il nous reste tant à apprendre. Carnet de route à la main, nous cochons les unes après les autres les étapes de notre développement culturel, quelques pas de plus nous éloignent des sauvages.

Il ne faudrait pas se méprendre sur mes intentions : j’ai démarré un peu vite, et me suis égaré. Ai-je écrit montagnes – il fallait lire monticules, en cela qu’aucune cime majestueuse n’étincelle à leur sommet. Laissons aux mathématiques le poids de ces monticules – ils se révéleront un jour peser sur toute tête sachant au moins lire et compter – mais laissons cela.

Voilà ce qui m’intéresse : les processus de fouille, de recyclage, ou d’ingurgitation ; ceux à qui ces processus importent ; ceux qui en font une vie, ceux qui passent le temps. Tous, un peu sérieux, se trouvent désarmés face à l’ampleur de la tâche, et se tournent vers les spécialistes et leurs appendices – les codes, les feuilles de routes, les inventaires.

Ceci n’est qu’un avis : il ne faudrait pas prendre les choses à la légères. Trop de rencontres sont ingérées par une boulimie sans saveur. Il serait temps de tordre le cou aux listes de course, à l’oxydation des joyaux, aux guides touristiques. Ces monticules renferment des pépites qui feront briller nos corps d’une lueur nouvelle, mais l’air libre les tuerait ; les chemins de la connaissance sont pavés d’or, mais le feuilletage s’en est allé avec les innombrables semelles qui l’ont piétiné. Nous partirons donc en quête en de territoires inconnus mille fois parcourus par d’autres avant nous ; nous partirons en quête de trésors mille fois découverts par d’autre avant nous. Ce sera notre exploration ; ce sera notre découverte. Car nous avons nos propres trajectoires et nos raccourcis inaccessibles, notre propre rythme d’étoiles et de planètes en rotation ; progressant de proche en proche, chaque étape nous transforme et nous enrichit et nous propulse vers de nouvelles directions inenvisagées, improbables.

Pas de savoirs, des rencontres – rencontres humaines, rencontres intellectuelles. Toute œuvre – je dirais même : tout objet ou sensation – qui nous importe est liée à une rencontre ; en est le fruit ou la racine, ou la sève peut-être. Nul besoin de guide, le chemin est là : présent en nous, il suffit de l’écouter, de le travailler – les broussailles auront tôt fait de l’engloutir. L’histoire de l’art est une foutaise, notre histoire seule compte ; Kerouac avant Joyce ; Eloge de l’amour avant Pierrot le fou. Les poètes chantés par Léo Ferré me menèrent à la poésie : la poésie est donc issue de la chanson, et je n’irai pas aux origines des temps pour trancher ; tout cela est bien, la poésie garde ce primat de la chanson, et les vers n’ont pas à chercher leur musique, c’est merveilleux.

Pas de savoirs, des devenirs. Notre culture doit être une trame chatoyante le long de nos envies, de nos soifs, de nos amitiés et nos amours ; elle ne se ramasse pas au bord du chemin, ne s’entasse pas dans un sac en plastique ; elle palpite et chante de mille voix, et nous appelle et nous appâte, et nous l’ignorons parfois. Un peu de silence, ça n’est pas mal aussi.

dylanginsbergkerouac

Les seules règles élémentaires de courtoisie m’empêchent d’insulter méchamment le tâcheron Chris Nahon pour ce qu’il a fait à l’honnête Blood : The Last Vampire. Nahon, un français plus hollywoodien qu’Hollywood, ne peut s’empêcher d’introduire sa vision fantasmée de l’Amérique dans une histoire japonaise, salir la moindre des scènes de son esthétique – le mot convient mal – hideuse, pervertir un scénario à l’origine efficace avec son arsenal de clichés dégoutants et des remaniements inopportuns. Je n’attendais pas grand chose de ce film – ce fut pire que tout.

Keith Jarret, lui, ne s’encombre pas des règles élémentaires de la courtoisie, ce qui peut se rêvéler musicalement intéressant. Ainsi ce Radiance, où il oscille entre le génie et l’escroc devant un public japonais désemparé.

10 juillet 2009

La Naissance Des Êtres

Un après-midi de soleil, quand l’herbe s’assouplit sous les corps des amants, il s’assied lentement sur son lit. Et pense : que serait le monde ? Les draps délicatement froissés sous ses doigts anxieux, il s’imagine en singularité de cristal, monolithe errant. Traverse les déserts peuplés de sa pensée, le sol meuble déployé en paysages encore inconnus. Par la fenêtre, une douce lumière échauffe les quelques meubles de sa chambre, porte sur le parquet les reflets d’une agitation intarissable. Ainsi du silence de la pièce, comme une symphonie sauvage salue la venue du printemps : il s’en réjouit.


Lui, peut tout. Sombrer dans la torpeur des heures écoulées ; arrêter le temps ; peupler ses esquisses de villes d’une fantaisie de mille visages. ; s’ériger en idole de ces étendues jamais foulées. Il peut tout ; mais l’indécision et l’ignorance couvrent ces possibles d’une irréalité terne. Dans sa construction hasardeuse, êtres ni bêtes ne parviennent à prendre consistance. Ils apparaîssent brièvement, insaisissables – simples troubles du regard, paysages voilés. La terre rouge du sentier ondule à travers des spectres bienveillants.

Son monde est infini, il y est comme un roi. Enjambe d’un froissement de la pensée les fleuves bouillonants, traverse d’un pas les immensités de steppes, atteint d’un sursaut les cimes étincelantes d’un soleil inconnu ; n’y rencontre personne. Sa voix puissante s’épuise à pourchasser des ombres – nul n’a répondu, et la parole s’est dissoute dans ces étendues désertes. Les mots s’y perdent en quête d’un pouvoir oublié, se mêlent au bruissement des feuilles, au souffle du vent. Avec eux la pensée, avec eux le mouvement – il se fige, il se tait. Le monde à nouveau réduit à un lit douillet ; un oreiller ; une plume d’oie ; il s’abandonne à l’engourdissement de ses membres.


Il se lève soudainement, fait trois pas : un, vers sa bibliothèque encombrée de destinées flagellantes ; deux, vers une soif de voir, et de comprendre. Le dernier le mènera à la sérénité du renoncement. Debout au milieu de la chambre, les fibres rugueuses du plancher sous ses pieds nus – il fut jadis un arbre, traversant son feuillage la lumière du soleil se tamisait de vert. Il fut jadis un monde. Maintenant quelques échardes, un craquement.

Il partira d’ici-même : à trois pas de son lit accueillant, entamera son voyage. Il lui faudra malgré lui se faire homme, s’inventer chair palpitante en compagnie d’enfants babillants. Peupler sa solitude de désirs refoulés : une carnation inventée, aux confins de l’impur et de l’improbable.


Encore nu, il ouvre la porte de sa chambre, saisi par le froid et l’obscurité du palier – il tremble.


Vulnérable, enfin, et désorienté.

6 juillet 2009

Soyez-En Certains

On ne peut vous le cacher, la survie d’une salle de cinéma indépendante relève du chamanisme le plus ésotérique. Levant le doigt au ciel, une baguette de sourcier à la main, il s’agit d’avoir le flair du courant, ne pas se tromper sur le battement d’aile du papillon prédisant le succès d’un film. Plus encore une fois le film en route, affiches brandies, exhortations rituelles : on en viendrait presque à sacrifier un Harry Potter innocent sur nos marches désertées si le tapis rouge de son sang pouvait convaincre le Grand Public de ne pas attendre la sortie du DVD ou l’abrogation d’HADOPI, que les salles obscures sont encore ce que l’on fait de mieux en matière d’image qui bouge et d’univers en suspens.

Tout cela a déjà été dit ; tout cela est terrible ; on finit par ne parler que d’un potentiel d’affluence.

Terminator : 260

Transformers : 380

L’age de glace : toujours plus…

Tout surpris ensuite qu’il reste encore des images, et un peu de bruit par-dessus ; que tout cela ne soit pas qu’un appeau immense et à portée internationale – aux oreilles les plus dures on en rajoutera de la stridence et du feu d’artifice.

Hunger : 23

La frontière de l’aube : 10

Morse : 0

Morse était un joli petit film à ce propos ; dans la salle vide et glacée, dans mon fauteuil rouge et mon manteau à capuche je suis devenu petit enfant. Le vampire est une petite fille de 1000 ans, pieds nus dans la neige suédoise ; le petit garçon solitaire comme il se doit, et rêveur. Je suis jaloux de ce petit garçon solitaire, qui a su trouver un ami imaginaire aussi fantastique et réel – et une amoureuse qui escalade les murs à mains nues. Les adolescents blafards de Twilight le savent bien, qui durent se battre contre les méchants vampires, et les pulsions impures du beau mâle : il n’est pas toujours évident d’être amoureux d’un vampire.

Les enfants suédois n’ont pas peur des vampires, mais des humains – les adultes trop vieux pour comprendre, les enfants déjà perdus pour le rêve, perdus dans leur brutalité ; ils n’ont pas peur des pulsions impures, se blottissent tendrement l’un contre l’autre sous les couvertures la nuit. Ensemble ils n’ont peur de rien, le petit garçon rêveur et la petite fille vampire ; ils traverseront cette vie hostile main dans la main, dans un autre monde, avec leurs règles et leur langage propres.

Tout cela au final est bien triste : il y aura toujours plus d’adolescents blafards effrayés de leurs pulsions impures que de petits garçons rêveurs et de petites filles vampires, et pas uniquement au cinéma.

vampire

Il est temps de s’en souvenir : The Congos, quelques (dizaines d’) années avant de glisser leur voix étonnante au nez et à la barbe d’Harison Stafford sur Hebron Gate, avaient réalisé un album des plus réjouissants, Heart Of The Congos. On ne peut plus roots.

4 juillet 2009

Un Air D’Absence

Vous imaginez-vous que je prendrais à écrire tant de peine et tant de plaisir, croyez-vous que je m’y serais obstiné, tête baissée, si je ne préparais – d’une main un peu fébrile – le labyrinthe où m’aventurer, déplacer mon propos, lui ouvrir des souterrains, l’enfoncer loin de lui-même, lui trouver des surplombs qui résument et déforment son parcours, où me perdre et apparaître finalement à des yeux que je n’aurais plus à rencontrer. Plus d’un, comme moi sans doute, écrivent pour n’avoir plus de visage. Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale d’état civil ; elle régit nos papiers. Qu’elle nous laisse libres quand il s’agit d’écrire.

Michel Foucault, in L’archéologie du savoir

Plus d’un, comme moi sans doute, écrivent pour n’avoir plus de visage

Et pourtant, comment s’en défaire ? Si un inconnu lisait ce blog, je serais déjà pour lui quelqu’un, un éventail dans la main ou les cheveux en broussaille ; ou je n’ai rien compris à ce désir de Foucault ; ou peu importe.
Il m’importe, à moi, de devenir par mon discours un bloc insaisissable, la couleur tombée du ciel, toujours identique et sans cesse différent ; mon visage ne se cache pas derrière l’anonymat ou les pyrotechnies verbales ; pas de masque en peau d’imposture. Seulement, il est vu de si près qu’on ne peut le reconnaître ; chaque pore abrite un lac tumultueux ; sur chaque cil une volière d’oiseaux rares.
Vous seriez étonnés de découvrir la diversité des mondes au creux de nos mains : j’ai trouvé récemment dans l’extrémité de mon index la demeure d’un homme bon et sage – il allait sans tête, et proférait avec violence des vérités éternelles sur la croissance des papillons et les ongles de Gilles Deleuze – nous avons discuté un moment, sur le palier d’où l’on pouvait contempler des nuages noirs flotter devant un soleil d’absence – puis je suis rentré.

Tout cela pour dire – mais vous l’aurez compris – que nous devons être encore quelques uns à ne pas nous servir de nos chaussures comme d’un édredon ; ruer dans notre peau juste pour vérifier qu’elle n’ira pas plus loin. Qui a su déjà trouer le château gonflable du parc d’attractions ?

Masque
The Field est suédois ; il nous habitue à l’ennui et la monotonie, puis en fait un rêve.

1 juillet 2009

Il Gisait Dans La Neige

Il s’allonge un instant – la chaleur contre lui
Il s’allonge.
Au loin, traversant les brumes hivernales, les cloches de la mélancolie sonnent pour lui un carillon fou. Le rendra fou.
Elles sonnent.
Ses yeux balayés par un vent brûlant, la douleur dans ses oreilles, il se lève. Tente de se lever. Esquisse un geste, ne peut pas : il pleure. Ses larmes en rigoles sur les draps tissés d’ennui.
Il pleure.
Sur le pas de la porte, sa patience étendue dans la neige. Encore un peu, la patience – puis s’endort. On peut lui dire, il le sait bien. L’entend : le bruit de ses pas dans l’oreille des passants.

Si le silence, enfin

Dans quelques temps ses ailes peut-être, comme un parachute usé. Plumes racornies, à travers quelques nuages. Il le craint et l’attend. Le ciel dessous ses yeux, cet attrait du vide. Attend la chaleur à ses côtés.
Dans son cœur, lourdement, l’empreinte des rôdeurs dessine un désert impitoyable. Son désert.

Si le silence, enfin

Si seulement

Quelques éternités d’impossibles, et puis
ce mouvement insensé, il ne sait pas.
Gonflé de courage, la chute des corps. Un corps dans le vide, des heures d’attente.

D’attente

D’at

ten

te

Alors elle arrive, lentement. Se penche. Pourra peser de tout son poids sur ses pauvres remords – il n’en a plus
Quelque part, les flocons.
Quelque part le printemps, inondant d’une douceur impie son corps déjà froid.

Elle s’étend il se lève, quelques pas.
Il en est là : au seuil, à l’extrême limite. Ne le sait pas.
Un pas, dans la neige.
Sous son manteau d’ivresse, la caresse des signes incompris.

24 juin 2009

Auriez-Vous Du Feu ?

France Culture parvient encore à L’Aigle ; il doit y rester une poignée d’oreilles. Profitant de ce privilège, et souvent nauséeux du ton professoral de cuistres et leur heure de gloire, j’ai pris pour habitude de m’y brancher dans un état de demi-sommeil. Au réveil ou au coucher, les rêves savent capturer quelques mots hertziens et en faire de merveilleuses fantasmagories. Vous seriez étonnés des mondes déments contenus dans un austère débat économique – ne parlons pas de la messe de Pâques à la cathédrale de Saint-Brieuc.

Lorsque l’expérience dure suffisamment, il peut même arriver que deux émissions se mêlent ; les rêves qui en résultent sont des enfants monstrueux et fascinants, bribes d’un réel lointain pris dans la puissance de notre imaginaire libéré. Le plus intéressant à ce jour est fils de l’histoire du Sri Lanka et d’un débat sur les mères porteuses – que le politiquement correct nommera désormais gestatrices pour autrui, ou la beauté de la langue française – où de superbes paysages inventés furent témoins d’une rhétorique  délirante sur la révolution et le droit des femmes.

Pour continuer de s’émerveiller sur les prodiges de la technologie moderne ; après vous avoir conté les mérites de la radio je suis sur le point de vous dévoiler un secret connu de la seule communauté très restreinte des blogueurs : à l’entrée de mon site, un petit lutin s’attache à comptabiliser le nombre de visiteurs. Je ne l’ai encore jamais vu, car me dit-on mes propres visites ne sont pas prises en compte, mais ses rapports sont extrêmement précis.

Ainsi, j’ai craint un instant de ne savoir réagir face à une trop grande popularité, lorsque le 17 juin 2009 le petit drapeau du petit lutin se leva à 14 reprises. Ce fut un grand tourment : serais-je condamné à reproduire indéfiniment des variantes de mes premiers articles, qui eurent tant de succès, par peur de décevoir un public sans cesse croissant ?

Heureusement tout est bien : depuis trois jours la petite main du petit lutin a levé le petit drapeau une seule et unique fois, alors qu’elle était en train d’abattre sur la (petite) table le valet d’atout qui lui faisait gagner la partie contre le lutin du blog d’à côté. Ainsi, je suis chaque jour rassuré de pouvoir  entièrement détacher ma ligne éditoriale des notions d’audimat, de goût du plus fort ou même de lectorat – je suis libre, je suis polyvalent, j’ai le double statut d’écrivain et de lecteur et je m’acquitte de ces responsabilités de mon mieux, mais toujours selon mon idée. La preuve par l’article de ce soir, qui devrait finir de décourager l’oisif le plus endurci.

J’ai d’ailleurs bien envie d’étrenner ma belle liberté toute neuve, ici et maintenant : je vais tracer un trait horizontal de 4 pixels d’épaisseur à la fin de cette phrase, afin de démontrer ma terrible omnipotence en ces lieux et marquer d’une séparation élégante le passage à un tout autre sujet.



Et voilà.

Il s’agit maintenant de finir pour une fois ce que j’ai commencé. Les lecteurs fidèles l’auront deviné, je vais maintenant parler de James Bond et Jack Sparrow. Pour tout vous dire, il y a une raison à tout en ce bas-monde, et notamment d’avoir gardé ces deux-là pour la fin. Les derniers seront les premiers, ou ils se feront oublier. Non que je sois un oncle éloigné du Petit Poucet – je n’aurais pas le cœur de laisser ces deux-là en forêt, on n’y retrouverait pas l’ogre vivant – mais ces vauriens sont peut-être ceux qui me font le moins parler, de la brochette parcourue. J’ai bien aimé leur prestation, voilà tout.

Seulement tout est changé : maintenant que je me sais livré à moi-même, je peux avancer d’un pas guilleret sur les chemins de l’inconséquence, je n’y ferais pas de mauvaise rencontre. Je me jette.

James Bond est super fort, on en avait eu vent. Dans Casino Royale, il est aussi blond, pas très patient, un peu rustre et très – comment dire – létal. Fin du gentleman une tasse de thé à la main, un peu cabotin pour le frisson de ces dames ; désormais James joue pour son ego plus que pour sa Majesté, a la gâchette et le coup de poing plus facile que la rate, ne fait confiance à personne ; désormais James est un corps, qui cogne, qui fonce, qui séduit, sa tête en premier dans la noirceur de ses rancœurs, de ses vengeances. On sent bien qu’il s’en fout un peu, de financer le terrorisme mondial, de l’espionnage industriel et tout ça ; il n’a aucune envie de sauver le monde – se battre, tuer les méchants, c’est tenter d’apaiser ce gros roulement de rochers au fond de ses tripes, l’orage qui couvre et menace d’exploser. Et ceci est un scoop : Daniel Craig nous le montre, James Bond est très fort par nécessité. Un truc en plus au fond du ventre, du cerveau ou des pieds ; un truc que nous ne pouvons pas comprendre, mais le fait rigoler sous la torture ou lui permet d’envisager sans ciller de tuer la belle Eva qu’il aime tant. Ce n’est pas pour faire le malin ou créer le spectacle ou pour de grandes causes qu’il tue des gens, fait des cascades, séduit de belles femmes – pas même pour l’argent ou la gloire – c’est simplement là qu’il a trouvé l’apogée de sa puissance d’être. Il sait vraiment ce que peut un corps.

Vraiment, James Bond est fort ; Casino Royale et Quantum Of Solace sont les plus forts des James Bond, et pardon pour les puristes.

Jack Sparrow aussi est très fort, mais dans un tout autre style. Il n’a pas très envie de tuer des gens lui, ou alors des pirates mais uniquement s’ils sont déjà morts. Son truc, c’est d’avoir la classe en toute circonstance – il faut le voir au faîte d’une coque de noix en déroute, plus imposant encore que le plus beau des capitaines sur le plus beau des navires. D’ailleurs, pour être un pirate qui ne tue personne, un capitaine sans bateau et un nihiliste chez Disney, il faut vraiment avoir un certain aplomb.

Ce qui est bien, c’est qu’il n’y a pas que le capitaine qui est digne d’intérêt dans Pirates des Caraïbes : tout y fait rêver. Les histoires de pirates nous enchantent, demandez à Peter Pan ; les histoires de mort-vivants nous font délicieusement frissonner ; nous auront droit aux deux, avec en prime un fabuleux trésor, une terrible malédiction, une jolie princesse et un vaisseau légendaire. De là, la réussite est de parvenir à nous plonger dans des joies (à peu près) adultes ; trépigner à chaque prouesse rhétorique de Jack Sparrow ; sourire de son désespoir quand le rhum part en fumée ; s’attendrir des terribles pirates en quête de leurs sensations perdues afin de pouvoir… savourer une pomme ; etc. Tout adulte un minimum sérieux ne peut en ressortir que les yeux brillants.

Une petite image pour alléger cette tartine indigeste :

crochet





Et puis, ne pas vous quitter
sans vous parler
du premier album des
Lounge Lizards
du jazz sans en être
du free mais pas toujours
une drôle de bestiole
dont le sang se réchauffe au soleil.

20 juin 2009

Dans La Chaleur Du Soir

L’opacité promise aux prémisses s’est refermée d’un coup sur les derniers articles. Une seconde, j’entrouvre un peu les rideaux : n’y voyez-vous pas plus clair ? Inutile de paniquer, ce n’est encore que moi ; seulement l’obscurité vous aura trompés.

Voulez-vous que nous causions ? Eh bien causons. La pluie et le beau temps de l’homme moderne : musique et cinéma. Il était temps de réaliser que peu d’entre nous vivent encore du climat – les agriculteurs en voie d’extinction, la crise ruine les boutiques de parasol et les marchands de tapis d’Agadir – et d’en déduire des conversations de palier idoines.

Dans Heat voyez vous, ce n’est pas tant le classique brouillage du gendarme et du voleur qui opère, qu’une perception de chacun – voyou, policier, restaurateur, business man – au sein de ce qui le tiraille. Chris n’est pas simplement l’associé de McCauley : il est aussi son ami un peu soumis, un père de famille, un mari trompé… Chaque personnage est ainsi l’enjeu de multiples intrigues  plus ou moins perceptibles – il est cerné par elles, au deux sens du terme – et évolue dans un champ bien plus vaste que la simple ligne de confrontation typique du genre. Comme d’habitude, l’accroche ment : il ne s’agit pas du face-à-face de deux géants, mais de l’épuration progressive des trajectoires, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un tarmac désert.

Bien sûr, affleure par moments la fascination toute holywoodienne du surhomme, la fascination du corps et de l’esprit bien réglés, tendus vers leur maximum. Il n’y a qu’a voir l’orchestration jubilatoire des braquages – de l’autre côté, la police patauge, se perd, et ne s’en sortira qu’en ayant recours à des ruses de bandit, au chantage, à la manipulation. Mais la hauteur du surhomme se paie ; les hautes solitudes évidemment, mais aussi des chaînes à leur cou. Chris, petite frappe dans l’ombre du géant, s’en sort grâce à l’amour ; McCauley le croit un instant, il se voit déjà en Nouvelle-Zélande au bras de sa bien-aimée – il avait oublié, il a voulu oublier, sa surhumanité, s’en tenir à un statu quo. Il n’a pourtant pas le choix : son nom est en haut de l’affiche.

surhomme

Quant à l’album du jour, il pourra au besoin faire office d’album de la semaine, ou du mois. Veckatimest, des Grizzly Bear, arrive à point pour prendre le relais de Merriweather Post Pavillion dans le rôle de la piqure pop quotidienne.

20 juin 2009

L’Edredon Aussi Se Lasse Des Convenances

Elle est la preuve vivante que les esprits et les âmes vivent sans syntaxe, c’est-à-dire sans une morale. La morale proprement dite n’a rien à faire avec cette morale, que chacun devrait se construire comme un style interne, et sans lequel aucun style externe ne peut exister.

Jean Cocteau, in Entretiens autour du cinématographe

On finit par ne plus bien se rendre compte où est le jeu, où la vie – car au final l’apparence fait homme ; on s’en convainct jusque dans nos racines les plus profondes, dans la détermination même de ce qui nous distingue – ce centre névralgique inaccessible et incontrôlable, dont l’emplacement nous est inconnu, dont on sait juste qu’il se terre en un creux de notre être et fait de nos actes imperceptibles des remparts écrasants de SENS, des nuées de signes derrière lesquelles s’abrite non pas l’essence, mais la forme active de ce que d’aucun nomment personnalité.

Nous, en tant que personnages et acteurs, acteurs de nos personnages et écrivains et metteurs en scène, nous n’existons pas vraiment – seulement phantasme d’être et les décors ont la couleur de notre sang, l’aspect des souvenirs et regrets, la texture des artères et des muscles : une matière corporelle et imagée dans laquelle nous taillerons des masques expressifs ; nous en coifferont ceux qui se noient dans notre emprise du réel – ceux que l’on ne peut toucher qu’à travers des gants, et un bandeau sur les yeux.