Il me faut sortir de cette peau d’ours au plus vite. La compagnie des puces qui l’habitent me semble presque agréable ; leurs morsures me réconfortent. Je veux dire, que lors de mes douze travaux le plus éprouvant sera certainement de vivre en ermite durant quelques dizaines d’années, puis venir habiter Manhattan ; ou pire encore une petite ville de province, car l’anonymat des très grande ville peut encore parfois s’apparenter à la solitude des grands espaces déserts.
La solitude.
Quiconque vit un peu ne vit jamais seul ; toujours peuplé au moins de ses pensées – le plus bruyant, plus prenant des entourages. Si je n’avais connu personne encore que ma mère, que seraient mes pensées ; comment serait le monde que je construis maintenant des miettes agrégées de mon passé – ou ce que je considère comme tel. Parviendrais-je finalement à la panique du vide, au vertige ?
Mais dans cette vie je suis comme un enfant dans une chambre emplie de jouets, d’ours en peluches et de livre d’image ; enfermé tout le jour durant, il ne s’en soucie pas de l’ennui ou de l’isolement – il y a bien trop à faire. Ainsi je vais d’une occupation de l’esprit à l’autre ; quelques mots au passage à une icône exhumée de ma mémoire ; puis le retour à des considérations de fourmi. Savez-vous ? Le premier renversement de l’accord parfait du VIème degré ne s’emploie qu’en ornementation. A moins qu’il ne soit assimilé à une tonique secondaire. Si je dors sept heures et demi cette nuit, j’aurai le temps demain de jouer une heure et demi de guitare, puis de prendre dix minutes de douche et cuisiner des lasagnes avant d’aller travailler. Mais alors il faut que je renonce à mon heure de lecture avant de dormir. Je pourrai mettre dans les lasagnes un peu de fenouil, ou du céleri ce sera très bien. Nico a remplacé Edie Sedgwick dans Chelsea Girls, car celle-ci s’était fachée avec Warhole. Elle aura par la suite une relation avec Bob Neuwirth, un ami très proche de Bob Dylan. Ces deux-là s’amusaient parfois à persécuter leurs victimes d’un soir à la pointe de leurs piques acérées ; dans le film I’m Not There de Todd Haynes, on voit ainsi Dylan harceler Brian Jones sur fond de projections Warholiennes. Etc.
Comment être seul ?
Encore faut-il le vouloir.
Le plus étrange je dirais – outre cette perception du temps quadrillée comme un livre de poche, comme les pilules de la maison de retraite mais en plus souple, avec l’avantage de n’avoir pas les infirmières – serait la forme que prennent nos connaissances – j’entends les gens que nous connaissons, le reste s’en sort très bien. A ne plus voir personne, on en oublie presque l’imprévisible. Tous sont réduits à quelques traits de caractères – plus ou moins, selon l’intimité. En dessous de leur portrait cubiste, quelques annotations en forme d’anecdotes ou de ressentis – d’affects poussiéreux. Je les fais tourner dans une ronde plus ou moins folle : certains m’ennuient vite, les autres je les garde un peu plus.
Les rêves aussi, prennent la place laissée vacante par le reste – par la vie de ce côté-ci – et les livres et les films aussi. Tout en fait, ce qui peut servir de matière à construire un monde. Le Roi est de ressorts et de rouages, la Reine du papier crépon. Tout se règle avec la minutieuse inconscience des cigales ; on vous couperait la tête pour un rien, les règles sont strictes. Adoucies cependant, et chamboulées quelques fois par les aléas indispensables du ça ; de sorte que l’on ne sait jamais bien où l’on se trouve, tout en étant jamais perdu.
Ce château est érigé sur des mausolées plaqués d’or – ses barreaux sont des sucres d’orge, la porte un édredon.
Mais ne perdons pas les habitudes – il est tard ce sera au plus court :
Il se pourrait bien que je vous reparle du Décalogue.
Assurément, Léo Kottke n’avait nul besoin d’un château – une guitare et quelques cordes suffisaient bien – six, ou parfois douze.




