De La Cohérence Inattendue De Mes Digressions Approximatives

A ma prof de danse contemporaine s’étonnant de mon aptitude à danser pendant une heure sans interruption ni lassitude sur n’importe quelle musique, je répondais : “La musique”. Ce qui, je vous le concède, est une réponse d’une rare pertinence. Prétendre que le moteur de la danse, son impulsion profonde, son insondable mystère réside dans la musique, voilà qui est vraiment bouleversant. Au lecteur se demandant où je puise une telle sagesse, je pourrai recommander de (re)lire le billet précédent. Aux autres, j’aurais aimé offrir une réponse riche de nombreuses heures de réflexion. Je n’en ai malheureusement pas de meilleure : Tout son plus ou moins rythmé a la capacité de me mettre en mouvement, et ce mouvement est la source d’une joie inépuisable. Voilà tout.

Bien sûr, cela pourrait avoir un rapport avec l’état quasi-extatique dans lequel je sombre aisément dans certaines conditions d’écoute (je ne parle pas de substances psychotropes, la musique suffit amplement). La musique peut me tirer entièrement hors de mon corps, comme ces romans captivants d’où l’on émerge au petit matin alors qu’il était prévu de se coucher tôt – à ce sujet ou à peu-près, parenthèse : (qu’il soit communément affirmé que la musique, ou la danse, ou je ne sais quel art voire artisanat, est un langage comprenant syntaxe ponctuation et tutti quanti ne me dérange aucunement lorsqu’il s’agit uniquement de signifier, par une analogie peut-être un peu rapée aux coudes, que tout cela est structure et articulations et mises en confrontation de particules élémentaires et tout et tout. En revanche, je m’oppose farouchement à ce que tout art non textuel soit affublé du masque grimaçant du SENS, parfois connu sous le sobriquet de “message de l’artiste”. Si l’artiste a une communication importante à faire sur la paix dans le monde ou la difficulté de vivre dans un monde si cruel, qu’il nous la communique et nous nous ferons un plaisir de la lire en place publique. Et coupons la langue à ces exégètes forgeurs de casseroles clinquantes. Fin de la parenthèse envahissante et hors-de-propos.), comme un rêve. Mais sans histoire. La musique pour moi ne raconte pas d’histoire, malgré sa linéarité forcée (introduction, développement, etc. puisqu’elle se déroule dans le temps). Elle dessine plutôt un espace mouvant – indépendamment de toute “spatialisation” du son par le biais de la technique. Décrire ces espaces tels qu’ils m’aparaissent ne pourrait mener qu’à d’encombrantes métaphores, et serait de surcroît en contradiction avec ma longue parenthèse supra : au lieu d’une réduction textuelle, une réduction visuelle, pas d’avantage souhaitable. Car je ne parle pas de synesthésie ; plutôt de ce qui se pourrait nommer “espace sonore” (à différencier également de la notion de soundscape). Constitué de contours vagues, de lignes, spirales, traces diffuses, nuages, etc., le tout évoluant dans un repère anti-cartésien, sans dimension. Tout cela est un peu ésotérique, je vous l’accorde – mais de manière plutôt inattendue et réjouissante, on pourra constater que de ce mystérieux espace sonore à la danse, il n’y a qu’un pas ou deux à franchir. En dansant, si possible.


Une bonne pioche cette semaine à la médiathèque : le premier album de Celebration. Aux premières écoutes, rien n’est resté que la voix du chanteur, formidablement versatile – qui s’avéra au final être une chanteuse. Et puis, tout s’articule : ces rythmes incompréhensibles et brutaux, ces sonorités criardes sont en réalité un immense terrain de jeu pour cette voix imprévisible, ses envolées inattendues, ses rugissements, ses murmures. A la trois ou quatrième écoute, une chanson s’impose à moi, “Holiday”. Moins chargée que les autres, au lyrisme plus prononcé, elle éclaire du coup le reste de l’album – qui m’est devenu indispensable. (L’album est par ailleurs produit par Dave Sitek, de TV On The Radio, aux deux premiers albums fort recommendables.)
Et puis à cet instant précis j’écoute Neu!. Que ceux qui ne connaissent pas encore rattrapent rapidement leur retard.

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Classé dans Le pas des autres

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